Tambour parleur ivoirien : restitution, polémique et histoire du Djidji Ayokwè
Découvrez l’histoire du tambour parleur ivoirien Djidji Ayokwè, entre restitution, polémique et rôle dans la résistance à la colonisation.

Le 26 février 2026, en regardant à la télévision française, la cérémonie de restitution du tambour parleur ivoirien dit Djidji Ayokwè (« Tambour Panthère »), je me suis spontanément dit en Atchan (appelé aussi Ébrié ou Tchaman), ma langue vernaculaire :
Gnankan nansi ooooh, Gnankan nansi *(« Dieu merci »). *
Ce moment marquait le retour en Côte d’Ivoire du tambour mythique des Atchans, volé par les colons français en 1916 et conservé depuis au musée du quai Branly à Paris.
Une restitution au cœur des enjeux historiques

Ce retour s’inscrit dans un mouvement plus large : celui de la restitution des objets africains pillés pendant la colonisation. Au lendemain des indépendances, de nombreux pays africains demandent le retour de leur patrimoine culturel.
En 1970, l’UNESCO adopte une convention visant à lutter contre le trafic d’objets culturels et à encourager leur restitution.
Cependant, cette convention n’est pas rétroactive et ne s’applique pas automatiquement aux objets acquis pendant la période coloniale.
Par ailleurs, ces demandes se heurtent à la résistance des grands musées occidentaux, et sont reléguées au second plan avant d'être portées à nouveau avec force au début des années 2010.
En France, une nouvelle dynamique est engagée à partir de 2017 par Emmanuel Macron, permettant notamment le retour de trésors d'Abomey au Bénin ou d'un important sabre au Sénégal.
Une polémique sur l’authenticité du tambour
Très vite, les images de la cérémonie de restitution ont déclenché une vive polémique sur les réseaux sociaux.
Des internautes ont rapidement comparé le tambour visible sur une ancienne photographie datant de l’époque coloniale à celui présenté lors de la cérémonie de restitution. Un détail a particulièrement retenu l’attention : la queue du tambour restitué semblait plus fine. Il n’en fallait pas plus pour que certains remettent en cause son authenticité, affirmant qu’il ne s’agissait pas du véritable Djidji Ayokwè, mais d’une copie. Sur les réseaux sociaux, la polémique a pris un ton parfois ironique, comme le résume ce commentaire devenu viral : « Apparemment, le tambour a fait BBL… ».
Face à l’ampleur des réactions, Maurice Bandama, ancien ministre de la culture ivoirien et ambassadeur de la république de Côte d’Ivoire en France, a opposé un démenti ferme pour balayer ces allégations :
« Ce modèle-là, il en a eu plusieurs […] Et ce que nous observons sur les réseaux sociaux, sur lequel est assis le fils du colon, n’est pas le Djidji Ayokwè. »
En effet, une photographie datant de 1984 du Djidji Ayokwè le montre déjà avec une queue plus fine, ce qui tend à corroborer les propos de l’ambassadeur quant à l’authenticité du tambour restitué. Il a également apporté des précisions techniques :
« […] Il n’a pas été falsifié. Il a fait l’objet d’une restauration, car sa conservation sur un siècle a causé des dégradations, mais sans altérer sa structure. »
Une restauration du tambour a en effet été menée en 2022 par les équipes du musée du quai Branly à Paris, en étroite collaboration avec celles du musée des Civilisations d’Abidjan et des communautés Atchan, qui ont veillé au respect des rites et des conditions de restauration.

Un instrument bien plus qu’un objet
Long de 3,5 mètres et pesant 540 kg, le Djidji Ayokwè est représentatif d’un pan significatif de l’art de la communauté Atchan. Les représentations du léopard, du lézard et de « trophées » (têtes humaines coupées et mâchoires humaines) appartiennent au vocabulaire iconographique royal de la communauté Atchan.
Le Djidji Ayokwè n’est pas qu’un simple instrument de musique. Chez les Atchans, il constituait un véritable outil de communication entre les villages. Grâce à sa portée pouvant dépasser les 20 kilomètres, il permettait de transmettre des messages rituels et cérémoniels liés aux fêtes traditionnelles, aux réunions, aux décisions collectives, aux naissances ou encore aux décès. C’est cette capacité à « parler » d’un village à l’autre qui lui a valu le nom de « tambour parleur ».
Mais sa fonction ne se limitait pas à la transmission de messages cérémoniels.
Un instrument de résistance
Pendant la période coloniale, le Djidji Ayokwè a joué un rôle bien plus stratégique. Le tambour permettait d’alerter les villages des opérations de réquisition pour le travail forcé ainsi que des campagnes d’enrôlement militaire liées à la Première Guerre mondiale menées par les colons français.
À chaque intervention, les troupes coloniales constataient que les villageois étaient déjà informés et s’organisaient pour défendre les villages attaqués. Le rôle central du Djidji Ayokwè dans cette résistance finit par être découvert.
En 1916, l’administrateur colonial Marc Simon organisa alors une expédition punitive contre Adjamé, où le tambour était conservé. Prévenus de l’attaque, les Atchans tentèrent de protéger leur bien. Mais, mieux armées et appuyées par les gardes coloniaux d’Abidjan, les forces françaises réussirent à s’emparer du Djidji Ayokwè, coupant ainsi la communication entre les villages résistants. Cette confiscation marqua un tournant et entraîna finalement la capitulation des populations locales.
Rites et Retour en Côte d’Ivoire

Après plus d’un siècle loin de son territoire ancestral, le retour du Djidji Ayokwè ne pouvait être qu’un simple événement symbolique. Cinq chefs traditionnels Atchan, en tenue d’apparat traditionnelle Atchan, ont procédé à une cérémonie de libation dans le pur respect de la tradition avant la restitution officielle.
Ce rite avait un sens profond : réparer, purifier, rétablir le lien et solliciter la protection des ancêtres afin que le voyage retour se déroule sans entrave.
Car pour cet objet sacré, il ne s’agit pas seulement de matière. Il s’agit de mémoire, d’histoire et de spiritualité.
Une fois de retour au pays et après une période d’acclimatation indispensable à préservation, le Djidji Ayokwè sera installé à quelques kilomètres de l’endroit où il a été volé. Il rejoindra les collections du Musée des civilisations de Côte d'Ivoire où il sera exposé.
Une histoire de transmission
Ce que cette restitution rappelle, c’est que les objets culturels portent bien plus que leur apparence. Ils portent des usages, des traditions, des coutumes, des résistances et des mémoires.
Le Djidji Ayokwè illustrait déjà, par ses symboles animaux et royaux, un langage visuel porteur de mémoire et d’identité collective.
Aujourd’hui encore, certaines créations artisanales africaines continuent de transmettre des récits du quotidien et des héritages culturels. C’est notamment le cas de cette statuette femme africaine en bois d’ébène, représentant une femme revenant du marigot avec son pot d’eau sur la tête : une scène de vie ordinaire en apparence, mais qui évoque le travail, les rôles sociaux et les traditions transmises à travers les générations.
Car préserver ces objets, qu’ils soient rituels ou issus du quotidien, c’est aussi préserver les histoires qu’ils portent.
